Gerard Lartigue


Sculpteur et peintre
Sculpteur et peintre

Distinctions et prix
Prix de sculpture au Salon de Brassac pour les bustes de Roth, Quignard et C. Joyce Oates 2013
Prix de sculpture ARTEMPO - Cugnaux 2013
Prix littéraire (coup de coeur du jury) pour sa nouvelle Silence posthume, à Saint Pierre du Mont 2013

Premier prix de la ville de Carcassonne pour la sculpture de Paul Sabatier. 2012
Deuxième prix de la ville de Muret pour sa sculpture en hommage à Samuel Beckett. 2011
Premier prix du concours Écrire sans frontières sous le haut patronage de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature 2009
Bourse d'un an pour son projet sur l'image actuelle dans l'art- Fondo Nacional para la Cultura y las Artes (FONCA). Jeunes créateurs. Mexique, 1995.

 

   Site de Gérard Lartigue

Interview avec Gérard Lartigue - Kazoart 

 


Gérard Lartigue - Phragulphe
Gérard Lartigue - Phragulphe

20/11/2020       

Follows English version

 

Qu’est-ce qu’un atelier d’artiste ?

 

Par GERARD LARTIGUE

Nous sommes dans une drôle d’époque. D’un côté, la technologie avance à une vitesse impressionnante, envahissant chaque geste de notre vie quotidienne, nous ouvrant des possibilités infinies d’émerveillement devant un nouvel univers, l’univers virtuel, permettant aux humains de vivre plus longtemps, établissant des ponts de communication immédiats et mondiaux… et de l’autre côté une solitude s’installe dans nos sociétés incapables de communiquer directement dans un café, dans la rue, avec les voisins. La médecine calme nos angoisses, nos douleurs, et nous permet de vivre dans des conditions plus solides physiquement. Mais elle nous endort aussi. Nous sommes un des pays qui consomme le plus de drogues légales, les anxiolytiques et les somnifères. Le Droit évolue aussi : la torture diminue dans le monde civilisé, les conflits dans la société sont mieux encadrés, l’égalité entre les sexes a bien avancé (évidemment il y a encore un long chemin à parcourir), les règles nous protègent sur les routes, dans nos maisons, dans notre travail. Mais nous ne mûrissons plus comme avant : nous sommes devenus de petits enfants protégés par l’autorité. Nous avons peur de sortir des sentiers battus. 

Un jour, une jeune femme a voulu discuter avec moi à propos de la vie d’artiste. Elle envisageait, m’a-t-elle dit, de devenir peintre. La première question qu’elle m’a posée : « Est-ce que vous cotisez pour votre retraite ? » J’ai cru qu’elle plaisantait. Les artistes en général n’ont pas le temps de penser à leur retraite. Ou plutôt, les artistes ne veulent pas y penser ; leur vie est basée sur un développement qui prend souvent une dimension intéressante plutôt vers la fin de leur vie. Penser s’arrêter à ce moment-là est contreproductif. Le rêve des artistes est de mourir en train de créer. J’ai dû lui répondre que si elle commençait sa vie d’artiste en faisant des calculs matériels, il valait mieux penser à un autre métier. Et que oui, les artistes aussi cotisent pour la retraite, mais pas pour la leur (en fait, personne ne cotise pour sa propre retraite, tout le monde le fait pour celle de la génération d’avant). 

 

Cet incident m’a fait réfléchir à propos de la retraite en général. Est-elle bien conçue ? J’ai l’impression que la société promet une espèce de période dorée consacrée aux loisirs. Loisir vient du latin licere, être licite. D’après l’Emile Littré, « l'usage populaire a trouvé dans être permis un acheminement au sens détourné d'intervalle de temps où l'on se repose, où l'on fait ce que l'on veut ». Mais la question que je me pose est : est-ce qu’on est heureux quand on fait ce que l’on veut ? Au jeu d'échecs c’est plutôt angoissant : quand on a plusieurs possibilités de mouvement, on se sent un peu perdu et l’angoisse n’est pas loin. Quand on n’a qu’une seule réponse à donner, on se sent fort et même le mouvement de la pièce est réalisé avec une assurance qui peut surprendre notre adversaire. A ce moment-là, on se sent libre ! Au théâtre, c’est pareil : un acteur qui doit répéter des phrases précises se sent plus à l’aise que celui qui doit improviser. Dans la vie, je pense que c’est similaire : si nous savons ce que nous devons faire, nous sommes capables de ressentir un bonheur profond. Celui-ci s’appelle liberté. Si on nous dit « vous pouvez faire ce que vous voulez », nous pouvons nous sentir perdus, ou dans un vide. Trouver un sens à notre vie est important. 

L’art est souvent conçu comme un loisir. J’ai déjà raconté dans d’autres articles le moment où un nouveau participant arrivait à mon atelier pour prendre des cours de sculpture. Très souvent j’entendais le mot loisir dans les motivations de la personne. J’ai pris l’habitude de ne rien dire. Je savais qu’avec le temps le participant allait découvrir une autre essence à cette « activité » . L’art est à l’opposé du loisir. Si « loisir » est le moment en dehors de nos obligations, l’art n’est pas là. L’artiste crée parce qu’il sent l’obligation de le faire. L’artiste (je répète ce mot pour ne pas dire « il ou elle », comme la mode le suggère), l’artiste doit, donc, vivre dans la zone du devoir. Faire ce qu’il ou elle (je n’échappe pas à la mode) doit faire le rend heureux ou heureuse. 

 

Alors, qu’est-ce qu'un atelier d’artiste ? C’est cet espace où créer est une obligation auto-imposée. Et pour créer, les artistes doivent explorer les limites de la société, sans faire appel aux médicaments qui endorment l’esprit, sans parachute, sans ceinture de sécurité, sans les applaudissement du public, sans œillères, sans airbags...  Le corps, les expressions d’un visage, le mouvement, le rythme, les forces internes, le temps… tout peut devenir sujet de création. L’énergie circule d’une façon différente. On s’éloigne du train-train quotidien pour entrer dans un univers construit sur ses propres bases. La personne qui entre dans un atelier sait qu’elle y trouvera une ambiance particulière, une vision de la vie étrange, que tout objet, le désordre, les livres éparpillés, la lumière, les œuvres à la vue, tout pousse l’artiste à créer. Et cela, jusqu’à la fin de sa vie.  


What is an artist's studio?

by GERARD LARTIGUE

 

We are in a strange era. On the one hand, the technology advances at an impressive speed, invading every gesture of our daily life, we open infinite possibilities with a new universe, the virtual universe, restore humans of immediate and global communication ... and on the other side lonely side settles in our societies unable to communicate directly in a cafe, in the street, with neighbors. Medicine calms our anxieties, our pains, and allows us to live in physically stronger conditions. But she anesthetizes us too. We are a country that consumes more legal drugs, anxiolytics and sleeping pills. The Law also evolved : torture decreases in the civilian world, conflicts in society are better supervised, there is still a long way to go, the rules protect us on the roads, in our homes, in our work. We are ripe, as we already are, little children protected by authority. We are afraid to think outside the box.

 

One day, a young woman wanted to discuss with me about the artist's life. She was considering, she told me, to become a painter. The first question she asked me: "Do you contribute for your retirement? I thought she was joking. Artists in general do not have time to think about their retirement. Or rather, artists do not want to think about it ; their life is based on a development that often takes an interesting dimension towards the end of their life. To think of stopping at that moment is counterproductive. The artist's dream is to die creating. I had to answer her that if she started her life as an artist doing material calculations, it was better to think of another job. And yes, artists also contribute for retirement, but not for theirs (in fact, no one contributes for their own retirement, everyone does it for the generation before).

This incident made me think about retirement in general. Is it well designed ? I have the impression that society promises a kind of golden period devoted to leisure. Leisure comes from Latin licere, to be licit. According to Emile Littré, "popular usage has found in being allowed a conveyance in the indirect sense of the interval of time when one rests, where one does what one wants". But the question I ask myself is : are we happy when we do what we want? Chess is rather scary : when you have several possibilities of movement, you feel a little lost and the anxiety is not far. When we have only one answer to give, we feel strong and even the movement of the piece is achieved with an assurance that can surprise our opponent. At that moment, we feel free! In the theater, it's the same : an actor who has to repeat precise sentences feels more at ease than the one who has to improvise. In life, I think it's similar : if we know what we need to do, we are able to feel deep happiness. This one is called freedom. If we are told "you can do what you want", we may feel lost, or in a vacuum. Finding meaning in our life is important.

 

Art is often conceived as a hobby. I have already told in other articles the moment when a new participant came to my workshop to take sculpture classes. Very often I heard the word leisure in the motivations of the person. I used to say nothing. I knew that over time the participant would discover another essence to this "activity". Art is the opposite of leisure. If "leisure" is the moment outside of our obligations, art is not there. The artist creates because he feels the obligation to do it. The artist (I repeat this word not to say "he or she", as fashion suggests), the artist must, therefore, live in the zone of duty. Doing what he or she (I do not escape the fad) has to make him or her happy.

So, what is an artist's studio? It is this space where creating is a self-imposed obligation. And to create, artists must explore the limits of society, without resorting to drugs that put the mind to sleep, without parachute, without safety belt, without the applause of the public, without blinkers, without airbags ... The body, expressions of a face, movement, rhythm, internal forces, time ... everything can become a subject of creation. Energy flows in a different way. We move away from the daily grind to enter a universe built on its own bases. The person who enters a workshop knows that it will find there a particular atmosphere, a vision of the strange life, that any object, the disorder, the scattered books, the light, the works in the sight, everything pushes the artist to create. And that, until the end of his life.

 


Sculpture de Gérard Lartigue
Sculpture de Gérard Lartigue